L'étude s'appuie sur les données exhaustives du Système national des données de santé (SNDS), et couvre conjointement les officines de ville et l’hôpital. Elle mobilise également des données détaillées sur le montant de remises conventionnelles que les laboratoires reversent à l'Assurance maladie, permettant ainsi d’approcher le coût réel des médicaments en France.
Une hausse récente de la dépense de médicaments après une décennie de stabilité
Avant remises conventionnelles, les dépenses de médicaments remboursables ont augmenté de 12,1 milliards d'euros entre 2016 et 2024, pour atteindre 41,1 milliards d’euros. L'essentiel de cette hausse est concentré sur la période récente : +11,4 milliards entre 2020 et 2024. Rapportée à la population, la dépense moyenne par habitant passe ainsi de 437 à 604 euros entre 2016 et 2024. Comment s’explique cette hausse récente ?
Le mécanisme de remises : afficher un prix élevé à l'international tout en limitant le coût en France
Pour certains produits innovants et onéreux, les laboratoires négocient, avec le Comité économique des produits de santé (CEPS), des remises versées à l’assurance maladie assises sur les volumes vendus. Celles-ci ont fortement progressé entre 2016 et 2024, passant de 1,2 à 9,0 milliards d'euros. Ce mécanisme répond à une logique internationale : les laboratoires consentent des remises, préservant un prix facial élevé utilisable comme référence dans les négociations à l'étranger, plutôt que d’afficher des prix publics moins élevés. Une fois les remises déduites, la progression est réduite des deux tiers et la dépense nette s'établit à 32,0 milliards d'euros en 2024 (Graphique). Après avoir diminué entre 2016 et 2020, elle a augmenté de 5,9 milliards entre 2020 et 2024, pour une hausse totale de 4,3 milliards sur l’ensemble de la période 2016-2024. Rapportée à la consommation de soins et de biens médicaux (CSBM), la part des médicaments recule entre 2016 et 2020, puis se stabilise sur la période 2020-2024. Cette progression contenue recouvre toutefois de fortes disparités selon les lieux de prescription et de dispensation.
Graphique - Dépenses brutes et nettes de médicaments remboursables de 2016 à 2024, en milliards d'euros
Notes > Le graphique représente les dépenses de médicaments brutes et nettes (en déduisant les remises). Les remises correspondent aux remises produits versées par les laboratoires pharmaceutiques à l'Assurance maladie ainsi que les remises d'accès dérogatoire. Pour les séries en trait plein, les dépenses sont estimées au prix d'achat en officine et selon le montant remboursés par l'assurance maladie obligatoire à l'hôpital. Pour la série en tiret, les dépenses sont estimées au prix fabricant hors taxes et n'inclut pas les remises.
Lecture > En 2024, la dépense totale de médicaments est estimée à 41 070 millions d'euros en brutes et 32 032 après déduction des remises produits et d’accès dérogatoire.
Champ > France. Dépense de médicaments, incluant l'ensemble des dépenses remboursables en officine, en rétrocession, ainsi qu'en sus des séjours à l'hôpital (médicaments de la liste en sus, en accès dérogatoire), à l'exclusion des dépenses intégrées dans des forfaits tarifaires. Pour les séries en trait plein, sont exclues les dépenses intégrées dans des forfaits tarifaires, notamment les médicaments administrés au cours des séjours hospitaliers financés par GHS ou en Ehpad ; pour la série en tiret, les dépenses de médicaments au cours des séjours hospitaliers financés par GHS sont incluses. Population des consommants du Système national des données de santé (SNDS).
Sources > SNDS, DCIR, PMSI, GERS, CEPS, calculs Drees.
Des dépenses très dynamiques pour les médicaments innovants et onéreux prescrits à l'hôpital, en particulier les anticancéreux et les immunomodulateurs
Entre 2016 et 2024, les dépenses nettes de médicaments onéreux consommés à l'hôpital ont, malgré les remises, augmenté fortement, de 1,8 milliard d'euros (+ 61 %), et celles des médicaments prescrits à l'hôpital mais délivrés en ville de 4,1 milliards (+ 61 %). Dans le même temps, les prescriptions de ville reculent de 0,9 milliard (- 6 %). La hausse se concentre sur quelques classes, notamment les antinéoplasiques et immunomodulateurs en lien avec le traitement du cancer et des maladies auto-immunes et dont la part dans la dépense totale progresse de 24 % à 34 %. Au sein de cette classe, deux molécules, le pembrolizumab (Keytruda®) et le daratumumab (Darzalex®), concentrent près de 20 % de la dépense brute (sans prendre en compte les remises). Ces dynamiques traduisent tant les progrès récents de la médecine, notamment en cancérologie, que le déplacement du panier vers des médicaments récents et coûteux, qui contribue fortement à la hausse des dépenses.
Des prix en baisse, mais des médicaments plus chers
Ce mouvement peut sembler paradoxal, les dépenses augmentent alors que les prix des médicaments déjà commercialisés tendent à diminuer et que les volumes, mesurés en nombre de boîtes, reculent sur la période.Il s’explique par par le cycle de vie des médicaments. À leur lancement, les molécules récentes conquièrent des parts de marché et se vendent très au-dessus de leur coût de production : protégées par le brevet, elles échappent temporairement à la concurrence, et cette rente rémunère l'innovation. Une fois le brevet expiré, le prix s'érode sous l'effet conjugué des renégociations conduites par le CEPS et de l'entrée des génériques. Il en résulte un effet de composition caractéristique du marché du médicament: la dépense globale progresse alors que le prix de chaque produit commercialisé décroît continûment.
Des dépenses croissantes pour l'Assurance maladie, surtout pour les plus âgés et les patients atteints de cancer
Parce qu’ils bénéficient de taux de remboursement élevés et sont fréquemment prescrits dans le cadre d'affections de longue durée (ALD), les médicaments récents contribuent fortement à la hausse des remboursements par l'Assurance maladie obligatoire (AMO). Sur l’ensemble des dépenses de médicaments étudiées, la part effectivement prise en charge par l’AMO progresse de 84 % à 88 % entre 2016 et 2024. La hausse concerne toutes les tranches d’âges, mais elle est plus marquée chez les patients les plus âgés et les patients atteints de cancer.
La question de la soutenabilité de la dépense de médicaments
Au vu de la croissance des dépenses de médicaments innovants prescrits à l'hôpital et des montants en jeu, l'analyse conduit ainsi à s'interroger sur la soutenabilité à moyen terme des dépenses de médicament. Les facteurs de croissance démographiques sont pérennes et le coût des traitements innovants prescrits à l'hôpital connaît une dynamique telle que sa poursuite pourrait ne pas longtemps être compensée par les économies générées sur des produits plus anciens. Dans ce contexte, la mesure de l'efficience des produits de santé, c'est-à-dire la mise en relation de leur coût avec les gains qu'ils apportent à l'espérance de vie et à la qualité de vie, sera un élément primordial d'analyse pour comprendre l'évolution des dépenses de médicament et apprécier leur soutenabilité.